
Rolex Perpetual Padellone : la porte refermée en 1953 vient de se rouvrir
Il y a une nouvelle Rolex. Rien d’exceptionnel en soi, sauf que d’ordinaire cela se passe en avril, à Genève, dans le vacarme de Watches and Wonders, et que tout le monde le sait 3 mois à l’avance. Cette fois, rien. Le 15 septembre au matin, la Couronne a simplement mis en ligne une montre que personne n’attendait.
Elle s’appelle Perpetual Padellone. Dans la main, c’est une montre calme : 39 mm de diamètre, 12,20 mm d’épaisseur, une lunette bombée et cannelée, une glace saphir bombée, un boîtier entièrement poli en or Everose ou en platine. Le vocabulaire de la Perpetual 1908, celle que Rolex avait sortie en 2023 pour occuper le terrain de la montre habillée. Pas de couronne vissée, pas de boîtier Oyster, 50 mètres d’étanchéité. On est très loin de la Submariner.
C’est le cadran qui raconte autre chose. Sous midi, 2 guichets jumeaux affichent le jour et le mois. Une aiguille centrale bleue, terminée par un minuscule croissant de lune, se promène sur un chemin de fer périphérique et désigne la date. Et à 6 heures, une lune. Pas un disque imprimé : un fond d’émail bleu grand feu constellé d’étoiles, sur lequel la pleine lune et la nouvelle lune ont été taillées dans de la météorite, la seconde noircie au PVD bleu. Le fond du cadran est grainé mat, blanc intense sur l’or Everose, bleu glacier sur le platine. Sur la carrure, 4 correcteurs encastrés permettent de reprendre chaque indication, dans n’importe quel ordre, sans rien casser.
Cette disposition, Rolex ne l’avait plus utilisée depuis 73 ans.
En 1949, 4 ans après la Datejust, la manufacture lance la référence 8171. Une montre étrange dans son propre catalogue : 38 mm à une époque où l’on en porte 34, un boîtier plat aux flancs nets, fermé par un simple fond clipsé, donc pas étanche, au moment précis où Rolex bâtit toute son identité sur l’Oyster. Personne n’a jamais vraiment expliqué pourquoi. À l’intérieur, un calibre automatique certifié chronomètre, et sur le cadran, ce triple quantième à aiguille centrale avec sa lune gravée à la main. Les collectionneurs italiens la baptisent « padellone », la grande poêle, en se moquant gentiment de son diamètre. Environ 1 200 exemplaires sortiront de l’atelier, en acier et en or jaune, jusqu’en 1953.
Elle a une sœur, la référence 6062, même affichage mais logé dans un boîtier Oyster de 36 mm. Les deux s’arrêtent la même année, 1953. C’est aussi l’année où Rolex présente la Submariner et l’Explorer. La maison choisit son camp, celui de la montre outil, et referme la porte de la complication classique. Elle ne la rouvrira plus. Les 8171 et 6062 deviennent des objets de culte confidentiels, dont une 6062 à cadran noir et index diamants ayant appartenu au dernier empereur du Viêt Nam, adjugée autour de 5 millions de dollars en 2017.
Depuis 1953, donc, aucune Rolex n’avait plus réuni le jour, la date, le mois et la lune sur un même cadran. En reprenant aujourd’hui le sobriquet des collectionneurs et en l’inscrivant sur ses propres pages, la marque fait plus qu’un clin d’œil : elle valide officiellement une histoire qu’elle avait laissée aux passionnés.
Sauf que sous ce cadran d’apparence ancienne, il n’y a rien d’ancien. Le calibre 7190 dérive du 7135 apparu l’an dernier dans la Land-Dweller, et reprend son échappement Dynapulse, presque entièrement en silicium, une géométrie à distribution séquentielle que Rolex annonce environ 30 % plus efficace qu’une ancre suisse traditionnelle. Le gain sert à monter la fréquence à 5 Hz, soit 36 000 alternances par heure, sans dépenser plus d’énergie. Spiral Syloxi en silicium, axe de balancier en céramique, amortisseurs Paraflex, 66 heures de réserve de marche, masse oscillante en or jaune massif visible par le fond saphir. La trotteuse avance avec une fluidité que l’on ne voit pas ailleurs chez Rolex.
Le plus élégant est pourtant le calendrier, et c’est là que Rolex a fait le choix le plus intéressant. Un calendrier annuel doit savoir distinguer les mois de 30 et de 31 jours. La solution classique, inventée par Patek Philippe en 1996, empile les engrenages et les leviers, consomme de l’énergie et fait glisser les affichages sur plusieurs heures. Rolex a pris le chemin inverse. Le système, baptisé Haplos, du grec haplôs, « simplement », n’ajoute que 2 pièces au mécanisme de date : un doigt entraîneur supplémentaire et un levier annuel. Il n’y a même pas de came de programme séparée, puisque le programme est usiné directement au dos du disque des mois. Le résultat est un calendrier qui saute instantanément à minuit, date, jour et mois ensemble, et qui ne réclame qu’une seule correction par an, à la fin février. 30 dépôts de brevets couvrent le calibre, dont 2 appartiennent à cette montre seule.
Les 3 versions entrent au catalogue permanent : 52 500 francs suisses pour l’or Everose sur alligator brun, 59 000 pour le platine à cadran bleu glacier, 64 800 pour l’or Everose sur bracelet Settimo. Prix taxes comprises.
Il y a une ironie dans le calendrier de cette sortie. 2026 est l’année du centenaire du boîtier Oyster, et Rolex la célèbre en dévoilant une montre qui n’en est pas un. C’est peut-être le plus clair de ce lancement : la collection Perpetual, qu’on avait prise pour une simple ligne habillée, était depuis le début une plateforme construite pour recevoir des complications. On sait maintenant où elle menait.


















Photos : Rolex. La référence 8171 de 1951 ouvre la série.
Sources : la présentation officielle et le communiqué de presse de Rolex, ainsi que les analyses de Monochrome Watches, Hodinkee et Revolution. Photos : Rolex.